Bande dessinée
Renato est fils d’immigrants portugais. Son père est venu en France car le travail manquait au Portugal. Il a fait plus de 3000 kilomètres à pied pour rejoindre l’Espagne puis la France. Il s’est fait oublié, a travaillé dur, du lever jusqu’au coucher du soleil sans jamais protester ou laisser exprimer ses sentiments face à l’adversité. Renato raconte : « même actuellement, ils ont de l’argent mais c’est toujours des misérables, vis-à-vis de ce qu’ils ont vécu. Ça a été tellement difficile de venir. Mes parents sont là depuis quarante ans mais ils sont toujours persuadés qu’on va les renvoyer chez eux. Ce sera des gens traumatisés toute leur vie, tu ne peux pas vivre cette misère... ». Extrait de Immigrants, ouvrage dirigé par Christophe Dabitch .

Immigrants est une bande dessinée qui donne la parole à des femmes et à des hommes qui un jour ont du quitté leur pays d’origine pour la France. Du Congo à l’Iran en passant par le Vietnam, la Roumanie, l’Uruguay, la Turquie ou encore l’Algérie, Christophe Dabitch , le coordinateur de l’ouvrage met à nu quelques trajectoires singulières. Dans la vie de ces migrants, il y a un avant et un après. Entre les deux, la décision difficile de partir pour un ailleurs qu’ils ne connaissent pas. Leurs raisons sont diverses, économiques, politiques, médicales, familiales. A travers ces témoignages, Immigrants met en mot leur expérience de la migration et les difficultés qu’ils ont rencontrées.
Une Histoire refoulée
L’ouvrage commence par le témoignage d’une jeune femme congolaise, Hélène, qui se remémore les violences qu’elle a subie et qui l’ont poussée à quitter son pays qu’elle aime tant. Il se termine par le témoignage d’un juge, chargé avec deux autres collègues de sceller le destin d’hommes et de femmes dont des migrants. Il se rappelle d’un jeune homme d’origine algérienne, dont la compagne est française et avec qui il élève ses deux jeunes enfants. Cet homme, condamné pour trafic de haschisch est provisoirement interdit de séjour en France. Les deux collègues du juge décident de maintenir son interdiction de séjour en dépit de ses arguments. Le lendemain le jeune homme se défenestre. Un témoignage court mais poignant qui met en lumière la déshumanisation des hommes face à l’immigration .
Car au XXe siècle, la France a été l’un des principaux pays d’immigration dans le monde et pourtant aujourd’hui encore, nous avons tendance à refouler cet aspect historique de notre mémoire collective. Les parcours présentés dans cet ouvrage ne sont pas représentatifs de toutes les réalités de l’immigration , mais ils montrent l’humanité de ces femmes et de ces hommes qui font aujourd’hui partie de l’histoire de la France. En ces temps d’élections où les questions de l’immigration sont instrumentalisées, objet de sévères polémiques, Immigrants nous donne à voir une immigration de l’intérieur, une immigration qui a un visage humain, tolérant, ouvert sur l’Autre.
Christophe Dabitch a recueilli 13 témoignages mis en images par 13 auteurs de bande dessinée . En intercalaire, 6 historiens apportent un regard sur l’histoire de l’immigration et questionnent quelques thématiques comme le sport, les stéréotypes de l’immigration asiatique ou encore les femmes migrantes.
DABITCH. Christophe (dir), Immigrants, Paris, Futuropolis, 2010.
Littérature française
"Je ne sais plus quand est venue l’idée d’écrire sur ma mère, autour d’elle, ou à partir d’elle, je sais combien j’ai refusé cette idée, je l’ai tenue à distance, le plus longtemps possible, dressant la liste des innombrables auteurs qui avaient écrit sur la leur, des plus anciens aux plus récents, histoire de me prouver combien le terrain était miné et le sujet galvaudé, j’ai chassé les phrases qui me venaient au petit matin ou au détour d’un souvenir, autant de débuts de romans sous toutes les formes possibles dont je ne voulais pas entendre le premier mot, j’ai établi la liste des obstacles qui ne manqueraient pas de se présenter à moi et des risques non mesurables que j’encourais à entreprendre un tel chantier. Ma mère constituait un champ trop vaste, trop sombre, trop désespéré : trop casse-gueule en résumé". Extrait de Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Digan.

Rien ne s’oppose à la nuit raconte l’histoire d’une jeune femme Lucile, dont la vie a pris un tournant irréversible le jour d’un drame familial. Alors âgée de huit ans, Lucile assiste à la découverte du corps sans vie de son petit frère âgé de six ans, mort accidentellement. La fratrie compte à l’époque six enfants et un septième en route. Lucile et ses frères et sœurs prennent conscience que la mort peut survenir sans crier gare, laissant au fond d’eux-mêmes une souffrance indélébile. Une cinquantaine d’années plus tard, Lucile se suicide.
Une quête douloureuse
Après mûres réflexions, Delphine de Vigan décide d’écrire sur sa mère. Elle se met à la tâche. Elle contacte les frères et sœurs de Lucile encore en vie, pour les interroger plusieurs fois, leur arracher des larmes, leur demandant de retrouver dans leurs souvenirs les détails les plus précis. Delphine de Vigan le dit elle-même, elle a l’impression de s’acharner mais elle a besoin de savoir. Car l’auteur ne connait qu’une facette de Lucile : celle d’une maman séparée de son papa, parfois désespérée, errante, s’enfermant dans sa chambre en rentrant du travail pour tirer sur un joint, et parfois survoltée, agitée, éprise d’une frénésie d’achats compulsifs. De ses yeux d’enfant et d’adolescent, Delphine ne comprend pas la souffrance de sa mère et ne sait comment réagir face à ses excès. Aujourd’hui, elle tente de recoller les morceaux du puzzle afin de saisir les raisons de l’incapacité de sa mère d’aimer et d’être aimée.
Un récit attachant
Rien ne s’oppose à la nuit fait partie de ces romans que l’on lit d’un trait. Delphine de Vigan déroule chaque évènement de la vie tourmentée de Lucile, venant de jour en jour la rendre plus fragile. Chacun de nous a connu à un moment ou un autre de sa vie, l’une de ces failles qui viennent perturber l’équilibre d’une famille , un drame , une maladie, un secret. Rien ne s’oppose à la nuit est un récit poignant, touchant, mettant à jour nos blessures. En somme, rien ne remplace la famille dont l’histoire et les liens conditionnent irrémédiablement notre état.
« Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du Verbe, et celui du silence. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. »
DE VIGAN. Delphine, Rien ne s’oppose à la nuit, Paris, JC Lattès, 2011.
Littérature russe
"Victor commença par acheter le dernier numéro des Stolitchnyé vesti. Il l’ouvrit dans le bus, confortablement installé sur un siège rembourré. Parcourant les titres des yeux, il tomba enfin sur un encadré disposé en haut d’une page et entouré d’un épais filet noir. Alexandre Iakornitski, écrivain et député, n’est plus. Son fauteuil de cuir, au troisième rang de l’Assemblée, est désormais vide. Bientôt, un autre homme occupera cette place, mais dans le cœur des nombreuses personnes qui l’ ont connu, c’est une sensation de vide, de perte irréparable, qui va s’installer". Extrait du pinguin, d’Andreï Kourkov

Victor qui habite à Kiev, est un "écrivain enlisé entre journalisme et prose médiocre". Vivant seul, il a adopté un pingouin dépressif, rescapé du zoo de la ville. Au chômage, il tente chaque jour, devant sa machine à écrire, de vivre de sa plume. Un beau jour, il se rend à la rédaction du Stolitchnyé vesti afin de proposer son manuscrit pour publication. Peu de temps après, il reçoit un coup de fil du patron. La prose de Victor intéresse certes. Mais Victor est contacté pour rédiger des nécrologies de personnes "importantes" encore bien vivantes. Le journaliste saisit l’occasion et se met à tenir un registre de "petites croix", disponibles au cas où... Victor réalise cependant que ces personnalités disparaissent de plus en plus curieusement une fois ses "petites croix" livrées au journal. Simple coïncidence ou crimes commandités ?
Andreï Kourkov nous plonge dans un univers loufoque, bien à lui. En effet, d’une part, qui pourrait affirmer qu’il connaît une personne qui vit avec un pingouin mélancolique, dans un petit appartement ?? Le décor est planté. Il arrive à Victor et à son pingouin toutes sortes de situations cocasses, les plus invraisemblables les unes que les autres...
Le Pingouin confirme le talent de l’écrivain, qui parvient à se détacher du réel pour entraîner le lecteur dans les méandres de son imagination foisonnante. Le résultat est là. La lecture est fluide et savoureuse. Laitier de nuit, du même auteur, paru plus récemment et que j’avais lu précédemment, ne fait d’ailleurs que confirmer que son talent s’étoffe avec le temps.
KOURKOV. Andreï, Le pingouin, Paris, Editions Liana Lévi, 2000 (1996).
Littérature japonaise
"Un jour, il m’arriva de donner au Compagnon du chasseur (cette modeste revue publiée par la société des chasseurs du Japon) un poème intitulé le Fusil de chasse. Cela pourrait laisser supposer que je porte plus ou moins d’intérêt à la chasse, mais la vérité est que j’ai été élevé par une mère qui haïssait toute violence et que je n’ai jamais tenu entre les mains ne fût-ce une carabine à air comprimé. En fait, l’explication est des plus simples : le garçon qui dirige le Compagnon du chasseur était mon camarade de classe à l’école secondaire, et soit par caprice, soit, je suppose pour exprimer avec délicatesse son regret de la manière dont notre amitié s’était refroidie, il me demanda de lui envoyer un poème". Extrait du fusil de chasse, de Yasushi Inoué

L’histoire commence ainsi : A la suite de la publication d’un poème dans une revue de chasse, un écrivain reçoit la lettre d’un homme, Josuke Misugi qui affirme que l’homme dont parle l’écrivain dans son poème n’est autre que lui-même. Les ressemblances l’ayant frappé, il souhaite lui faire partager par courrier trois lettres qui lui furent adressées. Ces trois lettres ont été écrites par trois femmes différentes et racontent avec les yeux de chacune l’histoire de Josuke Misugi.
Josuke Misugi est un homme marié qui a une liaison avec une jeune femme divorcée, mère d’une grande fille. Voici nos trois jeunes femmes prises dans un même drame . La jeune fille confie à Josuke qu’elle sait pourquoi sa mère est morte car elle a lu son journal. La femme légitime déclare à son mari pourquoi elle le quitte. La maîtresse écrit une dernière lettre à son amant avant de se suicider.
C’est a priori une histoire plutôt banale : un homme trompe sa femme avec une autre en pensant que le secret est bien gardé, préservant chacun des souffrances engendrées par cette liaison. Mais voilà, on apprend vite que personne n’est dupe. Chacune vit cette relation à sa manière jusqu’au point culminant : le suicide de la maîtresse.
Yasushi Inoué parvient à traduire avec très peu de mots ce que ressent chacune de ces trois jeunes femmes face à cette tragédie. L’auteur nous livre un texte court mais poignant. Il plonge le lecteur dans une atmosphère japonaise où la maîtrise des émotions est primordiale. Il ne reste alors aux protagonistes que l’écriture pour se libérer de leur mal-être. Une histoire intense, pure sans chichi.
INOUE. Yasushi, Le fusil de chasse, Paris, Stock, 1982 (1949).
Théâtre
« Qui suis-je ? Qu’est-ce qui fait que je deviens celui que je suis ? Qu’est-ce que grandir ? Qui étaient mes parents avant d’être mes parents ? » Le spectacle nous invite à parcourir les métamorphoses d’un personnage qui passe d’une identité à l’autre, d’une bulle à une autre. Avec lui, on explore toutes les possibilités de vie.

"C’est l’histoire d’un enfant qui est dans le ventre de quelqu’un. Tout se passe à l’intérieur de quelqu’un, dans son ventre, dans son cœur, dans sa tête, avec ses rêves et ses cauchemars. Qu’est-ce qui construit une identité ? A l’intérieur de chaque personne, plein de forces, de possibilités, de personnalités s’emmêlent. C’est l’histoire de quelqu’un qui devient une petite fille oiseau qui devient un monstre papa qui devient un amoureux flou qui devient un gorille danseur de claquettes qui devient un coureur à bout de forces qui devient quelqu’un qui rencontre quelqu’un avec qui il fait un enfant
Je suis une bulle pose la question de l’identité et de la transmission, de l’apparence et de l’intime, de qui je voudrais être et de qui je suis. Les transformations racontent les âges de la vie, mais aussi les multiples personnalités qui habitent chacun. Le texte dévoile le monstre qui sommeille dans chacun de nous, l’animal qui se cache dans chaque amoureux, le tyran qui existe dans chaque parent. Rien n’est jamais tout à fait comme nous l’aurions imaginé. Et quand on croit avoir compris, le monstre fait des vers, l’amoureux devient père et l’enfant devient grand… Rien n’est arrêté. Tout est en mouvement". Pauline Bureau
Auteur : Malin Axelsson Mise en scène : Pauline Bureau pour le théâtre de Sartrouville et des Yvelines Représentations rouennaises au théâtre de la Chapelle Saint-Louis
Dates : Samedi 17 mars à 15h et Dimanche 18 mars à 17h
Théâtre de la Chapelle Saint-Louis Place de la Rougemare 76000 Rouen
Littérature anglophone
"Écoutez, vous avez fait un flop à Washington. Ça arrive à pratiquement tout le monde, un jour ou l’autre. Il n’y a pas un seul art qui vous garantisse du risque à cent pour cent. [...] Il n’est pas un acteur de premier plan qui n’ait pas été en proie au découragement, qui n’ait pas eu le sentiment que sa carrière était terminée et qu’il ne sortirait jamais de la mauvaise passe qu’il traversait. Il n’est pas un acteur qui n’ait pas craqué au milieu d’un monologue se demandant ce qu’il faisait là. Mais chaque fois, vous remontez sur scène, c’est une nouvelle chance qui vous est donnée". Extrait de rabaissement, de Philip Roth.

Le nouvel opus de Philip Roth commence ainsi : "Il avait perdu sa magie. L’élan n’était plus là". Simon Axler est un brillant comédien. Il a aujourd’hui dépassé les 60 ans et a derrière lui une carrière faisant de lui l’un des plus grands acteurs de sa génération. Mais voilà, aujourd’hui, il a perdu confiance en lui. Il ne se sent plus de monter sur scène. En proie à une grosse crise existentielle, il refuse coûte que coûte de remonter sur les planches malgré l’insistance de son agent. Sa femme l’a quitté. Il fait un court séjour en hôpital psychiatrique et décide à sa sortie de se retirer à la campagne. Son chemin croise celui de Pegeen, fille d’amis comédiens de jeunesse. Aujourd’hui, c’est une femme mûre qui vient de quitter sa compagne. Pegeen est lesbienne mais elle décide devenir hétérosexuelle. Elle choisit Simon comme amant à qui elle confie la mission de confirmer son revirement.
Entre érotisme et anéantissement, Philip poursuit sa quête sur le vieillissement et la sexualité. Pegeen, qui a vingt-cinq ans de moins que Simon va lui redonner à travers le désir et le sexe un semblant de vitalité. Cependant, cette passion érotique n’est qu’éphémère et ramène Simon à sa propre existence, à son propre malheur. Je n’avais pas encore lu de roman de Philip Roth. Le rabaissement constitue pour moi une première découverte de l’univers de l’auteur. Reconnu par ses pairs et récompensé à plusieurs reprises, je ne doutais pas de l’immensité de son œuvre. Le personnage de Simon est un être déchiré mais Roth a su mettre à jour dans son désarroi sa délicatesse et sa sensibilité, le tout dans une écriture incroyablement sensuelle. Une belle découverte.
ROTH. Philip, Le rabaissement, Paris, Gallimard, 2011 (2009).
Théâtre
Henri, garçon porcher, est amoureux de la Princesse Henriette. Mais le père de celle-ci a décidé de la marier au roi d’à côté orgueilleux, tyrannique, gros et chauve... Aidé de son ami Christian, Henri échafaude un redoutable stratagème afin de ridiculiser à jamais le despote vaniteux : il lui confectionnera l’habit le plus précieux au monde, un vêtement que bien peu seront capables de voir...

Le Roi nu, c’est à l’origine trois contes d’Andersen : La Princesse et le garçon porcher, La Princesse et le petit pois et Les habits neufs de l’empereur.
Evgueni Schwartz, auteur du texte, réussit à mélanger les trois récits, tout en gardant leur essence et en leur apportant une force comique inouïe sans rien enlever de leur portée politique. Portée politique car Schwartz est un dramaturge russe qui écrit dans les années 30, dans un contexte de censure forte. Le texte ne sera mis à jour que vingt-trois ans après avoir été écrit. S’il semble avéré que Schwartz s’inspira de la personnalité tyrannique et mégalomane d’Hitler, la censure soviétique avait elle reconnu les traits de Staline. Et à juste titre. Mais en réalité Schwartz dénonce tout système totalitaire quel qu’il soit.
Un texte, pétillant, moderne, jubilatoire, plein d’humour , de fausse naïveté, et qui fait mouche à chaque phrase.
Le Roi nu est une nouvelle création de Fulguro Production, mise en scène par Alexandre Blazy.
Les dates à venir :
Avril 2012 : 2, 16, 23 et 30 à20h30, au Théâtre de Belleville
Mai 2012 : 7, 14 et 21 à 20h30 au Théâtre de Belleville
Le lundi 28 mai, au Vingtième Théâtre
SCHWARTZ. Evguéni, Le Roi nu, Paris, L’avant-scène-théâtre , 2006 (1934).
copyright photographie : François Xavier Autric
Littérature française
"Le visage en feu, la poitrine... grondements, coups de boutoir dans l’abdomen... combien de fois en vingt- cinq ans... cette fureur écrasant tout le reste, lui, se dressant, énorme, au cœur de son tourment pour qu’elle ne voie, ne sente plus que lui, Frédéric Bohlander, le héros du jour, le père irréprochable accourant tout affaire cessante, prenant le train puis le métro, surmontant exceptionnellement son horreur des transports en commun pour être le premier, le meilleur, toujours, le plus futé le plus efficace [...] Et Claire...s’il était là, c’est que c’était grave, mais comment, maintenant, comment revenir à elle, à l’inquiétude, aux larmes qui commençaient à venir dans le train à la vue des prés en fleurs[...]il ne m’a rappelé que pour me signifier qu’il en avait assez d’attendre et se plaindre, me faire sentir combien chaque minute tournant à vide dans cet horrible couloir d’hôpital où les infirmières ont dû le traiter[...] je regrette, monsieur, mais je n’ai pas le droit, n’importe qui, vous comprenez, n’importe qui pourrait comme ça..." Extrait de Pièce rapportée, de Hélène Lenoir.

Elvire vient d’apprendre que l’une de ses filles, Claire, vient de se faire renverser par un motard alors qu’elle s’engageait sur son vélo, dans un carrefour, avenue de Niel à Paris. Elle est l’hôpital Beaujon dans le coma. C’est Antoine le petit-ami de Claire qui lui apprend la nouvelle. Elvire prend direct un train en direction de Paris. Lorsqu’elle arrive à l’hôpital, son mari, Frédéric est déjà là. Bouleversée par la nouvelle et la présence étouffante de son mari, elle décide d’aller prendre l’air. Inconsciemment, elle se dirige vers l’appartement où réside sa fille. Elle a un double de la clef car cet appartement lui appartient. Elle se réfugie dans le 50m2, coupe son portable et décide de ne plus en sortir. L’accident de Claire provoque chez Elvire un retour en arrière dans cette famille en morceaux. Anne l’une de ses filles a coupé les ponts avec ses parents. Claire à vingt-quatre ans, en était déjà à sa troisième tentative de suicide. Et son mariage est un échec. Petit-à-petit, reconstituant les méandres de son passé familial, Elvire réalise qu’elle n’a finalement toujours été qu’une pièce rapportée.
Un récit oppressant
Hélène Lenoir a fait de la famille son terreau de prédilection. Elle dévoile sa complexité à travers un récit opaque, oppressant, où se mêlent mal-êtres et non-dits qui façonnent la structure familiale. Personnellement, j’ai eu un peu de mal à suivre le fil de l’histoire . L’écriture d’Hélène Lenoir m’a fait pensé à celle de Christian Oster, dans Rouler. Elle déroule les pensées de son personnage principal, Elvire, sans véritables liens. Les idées s’enchaînent sans queue ni tête, ce qui rend la lecture parfois tortueuse mais passionnante. Toujours est-il que l’écriture d’Hélène Lenoir m’intrigue et suscite ma curiosité, ce qui est plutôt bon signe ! Affaire à suivre après lecture de ses autres romans.
LENOIR. Hélène, Pièce rapportée, Paris, Les Editions de Minuit, 2011.
Littérature scandinave
"Pourtant, je faisais tout. Pas étonnant que j’aie trouvé ça fatiguant, au début ! Bébé, tu étais très difficile. Mais après, je me suis occupée de toi. Et tu me repoussais. Tu faisais la tête. Tu voulais ton père. Je ne pouvais pas deviner qu’il serait aussi raseur ! Je croyais que ça se passerait autrement. Un vrai miracle que j’aie supporté ce calvaire aussi longtemps. Pour toi, Eva. Tu ferais bien d’y réfléchir. S’il n’avait été question que de moi, je serais partie depuis longtemps. Mais maintenant, il faut que je pense à moi". Extrait des oreilles de Buster, de Maria Ernestam.

Eva est une quinquagénaire qui coule des jours plutôt heureux avec son compagnon de route, Sven. A Frillesas, une petit bourgade sur la côte Ouest de la Suède, Eva répartit son temps entre l’entretien de ses rosiers, les visites de ses amies et les ballades en bord de mer. Jusqu’au jour où sa petite-fille lui offre un journal intime. Eva se plonge alors dans ses souvenirs, l’histoire d’une petite fille qui a été littéralement traumatisée par sa mère, spécimen fantasque dénuée de sentiments , qui n’a fait que la rejeter. Dès que l’enfant eut atteint l’âge de raison, elle se promit de se venger. Elle raconte aujourd’hui dans son journal cette douleur que peut ressentir un enfant face à une mère qui n’en est pas une et qui n’a jamais voulu en être une.
Quand la relation mère-fille tourne mal
Le récit de Maria Ernestam est plutôt bien ficelé. Dès le début du roman , le lecteur prend conscience de l’ampleur du drame . Cette petite fille d’à peine dix ans est prête à aller jusqu’au bout, tant sa souffrance est grande. Sa persévérance et sa force lui permettent de se forger au fil des années une solide carapace, bouclier indispensable à l’exécution de ses actes. Tenu en haleine, le lecteur se demande quand la jeune fille ira jusqu’à franchir la frontière ténue entre la pensée et les actes.
Maria Ernestam qui précise à la fin de son roman que tous les personnages sont totalement issus de son imagination, sait mettre en mot la délicate relation que doivent tisser ensemble un père, une mère et leur fille. La maman, elle-même fragile, voit dans sa fille la responsable de sa propre douleur, gommant toute trace d’amour qu’elle aurait pu ressentir envers sa fille. Le père allié de l’enfant, forme alors aux yeux de la mère un duo lui faisant front. Elle ne peut que leur en vouloir de lui avoir gâché sa vie de femme.
Un regret
Bien que l’idée soit bonne, bien que l’écriture de Maria Ernestam soit agréable à lire, je ne formulerai qu’un seul regret : Les oreilles de Buster est un roman qui à mon sens traîne en longueur. La bonne première centaine de pages est vraiment palpitante. On découvre au fil des pages à quel point une petite fille peut être emprise de tant de candeur et de perversion à la fois. Et puis, l’histoire commence vite à s’essouffler. Un petit ami vient détourner Eva de sa mission. Et puis, en fait, non. On sait que la jeune fille a l’intention de commettre l’irréparable et à force de tourner autour du pot, on n’attend qu’une seule chose : c’est qu’elle passe à l’acte une bonne fois pour toutes. Du coup, on attend et on commence à s’ennuyer. Par ailleurs, l’auteur tombe parfois un peu trop dans le sentimentalisme à mon goût, nous éloignant malheureusement de la fraîcheur des premières pages.
Une mise en abîme plutôt brillante, un dénouement plutôt fastidieux.
ERNESTAM. Maria, Les oreilles de Buster, Montfort-en-Chalosse, Gaïa Editions, 2011.
Littérature française
Invité par la librairie L’Armitière, Emmanuel Carrère a pris beaucoup de plaisir à conter au public rouennais comment l’idée de son dernier roman Limonov, prix Renaudot 2011, a fait son chemin. Retours sur son témoignage.
Emmanuel Carrère signe chez P.O.L son dernier roman , Limonov, fraichement récompensé par le prix Renaudot 2011. Il arrive à L’Armitière en jean’s, écharpe sur les épaules. Vu le froid de canard qu’il règne sur Rouen, ce n’est point étonnant. Au bout de cinq petites minutes, il décide de se lever car le petit étage de la librairie est plein à craquer et il n’arrive pas à voir tout le monde. Carrère est un homme chaleureux qui raconte avec plaisir la façon dont il a abordé l’écriture de ce roman . Il maîtrise manifestement l’art de raconter et de se raconter.
Un passé trouble mais intriguant
A l’instar de Jean-Claude Roman dans L’Adversaire, Edouard Limonov est un homme bien réel. Mais c’est l’histoire d’un tout autre personnage qu’Emmanuel Carrère nous livre ici. Homme à multiples facettes, Limonov a vécu de petite délinquance en Ukraine, il fut aussi poète underground sous Brejnev, écrivain à Paris ou encore soldat dans les Balkans. Limonov a embrassé ce que Carrère appelle une trajectoire pittoresque à forte amplitude tout comme Poutine qui fut par exemple chauffeur de taxi avant de devenir Président de la fédération de Russie .
A l’origine, deux sujets sur lesquels Carrère avait donc envie d’écrire : la chute du communisme et l’amplitude des trajectoires du peuple russe. L’idée était encore floue dans l’esprit de Carrère jusqu’à ce qu’il revoit cet homme Limonov, qu’il avait connu dans les années 80, à l’époque où il vivait à Paris. Carrère concède que l’homme a un passé plutôt trouble. Il s’engagea dans une lutte aux côtés des Serbes, dont certains sont des criminels de guerre. A son retour en Russie , il crée le Parti national bolchevique que l’écrivain qualifie lui-même de parti néo-fasciste. Il fait de la prison 0 l’arrivée de Poutine au pouvoir. Cependant, Carrère précise qu’il s’est rendu compte que dans le milieu très restreint des défenseurs des droits de l’homme en Russie , Limonov était plutôt un mec bien vu, qui portait l’espoir de son pays, et qui n’était pas uniquement un mec en prison, là où il devait être. Très troublé par ces propos et intrigué par la trajectoire de l’homme, Carrère décide d’écrire ce roman d’aventures sur le fond d’une fresque historique de la Russie .
Un roman et non une biographie
A l’interrogation de l’intervenante sur le travail de recherche qu’Emmanuel Carrère a du effectué, il répond que c’est un long travail, mais qu’il ne s’agissait en aucun cas d’écrire une biographie de Limonov. " Ce n’était pas mon propos et je pense que j’aurais eu beaucoup de mal. Je me suis fié à ce qu’il m’a raconté de lui et je n’ai pas fait d’enquête par exemple sur son passé de petite délinquance. Attention je ne parle pas de tout ce qui est historique, où là, je fais de nombreuses lectures depuis années, et où j’ai justement trouvé un exécutoire dans ce roman pour toutes ces lectures. Mais ma source d’information principale sur la vie de Limonov a donc été Limonov lui-même. Et je pense qu’il a été fiable car ce n’est pas un homme d’imagination...Le serait-il que ce ne serait pas très grave car je ne prétends pas faire une biographie. C’est une version romanesque ".
Finalement, Limonov, un héros ou un salaud ?
A cette question, Carrère nous confie que ce qui rendait ce livre inconfortable et en même temps si intéressant à écrire, a été justement cette oscillation entre ces sentiments . " Parfois, il m’inspirait et parfois, je le trouvais détestable ". Il ajoute : " Mais il porte tout de même les traits d’un homme courageux, honnête qui a payé pour ses actions et ses convictions en prison où il est resté fidèle à ce à quoi il avait toujours aspiré, c’est-à-dire se conduire en héros, dans une vision enfantine, tel un Comte de Monte Cristo. [...] Je voudrais tout de même préciser qu’il y a des traits que j’aime bien chez lui, certes, mais jamais je ne me suis senti complice avec lui. Il n’y a pas eu de camaraderie et j’ai toujours tenu à marquer, tout comme lui, une véritable distance. Comme il m’a dit un jour : "on n’est pas du même côté de la barricade". Et je pense que c’est vrai. Je lui sied gré donc de ne pas avoir tenté de me séduire. Il est resté distant tout comme je l’ai été avec lui. Et ce qui a rendu ce livre agréable en dépit des doutes qu’on peut avoir sur la vie de cet homme, c’est qu’il émane de lui une espèce de vitalité, vitalité qui fait justement que ce fut agréable d’écrire sur lui".
CARRERE. Emmanuel, Limonov, Paris, P.O.L, 2011.